5 mai 2014

Les jours qui filent

Ces moments où tu te vois obligée de décider la fin d'amitiés très importantes et complices parce que l'autre a des idées et/ou un comportement de connard. Certes, cette amitié que tu croyais géniale était finalement limitée. Certes, il s'avère qu'il est un salopard. Certes, t'as pas envie d'avoir une amitié avec quelqu'un comme ça. Certes, tu devrais pas regretter.
Alors non, tu ne le regrettes pas en tant que personne — ou peut-être un peu parce que tu te souviens de ses bons côtés, mais tu le regrettes surtout parce ça a été, un court moment, avant que vous vous connaissiez mieux (trop), ton seul véritable ami, un ami de tous les jours, un ami à qui parler quand tu avais besoin et qui pouvait tout te dire aussi et avec qui tu pouvais déconner, cela pendant quelques mois. C'est ça, que tu as perdu. Un repère.

Tu ne sais pas lier des amitiés IRL. Celle-ci avait commencé sur Internet, plus facile. Mais du coup, les gens habitent loin, difficile de les voir. 
Ceux de ta ville, ce sont ceux du lycée. Au lycée tu n'es l'ennemie de personne, les gens qui ne te reviennent pas, tu ne leur parles pas, les autres tu les ignores sans animosité, par habitude, parce que pas les mêmes intérêts, et il y a des gens avec qui tu discutes volontiers, avec qui tu t'entends très bien. Mais tu ne sais pas toujours comment eux te considèrent. Tu les vois déjà dans la semaine, tu les sollicites de temps en temps pour une conversation ou un déjeuner, et tu n'oses pas faire plus, leur demander de faire un truc ensemble le week-end par exemple. Parce qu'ils ont plein d'autres amis, pleins d'autres relations, des amoureux-ses, des vies sociales. Tu n'es pas assez proche d'eux pour savoir s'ils t'apprécient spécialement. Et puis tu aurais l'air de la fille qui a pas d'amis et qui va faire chier les autres en quémandant un peu d'attention.

Et puis en ce moment tu as des problèmes desquels tu as envie de parler, alors tu en parles, les autres sont cools et t'écoutent, mais tu ne veux pas parler que de ça non plus, tu veux entendre ce qu'eux font de leur vie, et tu veux que les gens se sentent pas dans une relation à sens unique. Mais tu as peur qu'ils se disent que c'est le cas, justement, qu'ils se disent que tu vas parler que de toi, vu la période que tu traverses. Tu as peur qu'ils t'évitent à cause de ça. Tu ne sais pas jusqu'où tu peux leur demander d'être avec toi pour parler de tout et de rien, pour faire un truc, même pour réviser ensemble, tu ne sais pas jusqu'où tu peux aller sans que ça soit pris pour de l'incruste pénible dans un cercle d'amis déjà constitué.
Tes potes de lycée ne sont pas de ceux à qui tu peux envoyer un message aléatoirement pour délirer et avoir une conversation débile dessus, ou à qui tu peux dire "j'ai besoin de câlins" sans avoir peur de les faire chier.

Au lycée, si tu veux être pleinement intégré à un groupe, il faut aller dans les soirées. C'est pas ton truc. Du moins, pas celles-là. Pas celles avec des gens défoncés, avec trop d'alcool, avec des mecs qui vont t'éviter quand il s'agira de danser parce que t'es la loseuse moche, et surtout, une soirée comme les leurs, c'est celle avec des tas de groupes, ou un grand groupe, déjà constitués. Alors arriver là-dedans… Tu voudrais des soirées avec du monde mais pas trop, de l'alcool mais pas trop, de la drague mais pas trop, de la danse et de la musique mais pas trop fort. Tu es une rabat-joie. Une introvertie, quoi. La fille qui en primaire, invitée aux anniversaires des copines, allait lire des bouquins et parler avec les parents du camarade de classe, et que les gens devaient tirer par la manche pour qu'elle vienne danser. Même si c'est plus à ce point maintenant, il reste quand même des tas de réflexes. Que tu ne veux pas complètement abandonner, parce que tu ne veux pas te sentir obligée d'être une autre pour pouvoir plaire aux gens.

Tu as deux très bonnes amies dans ton quartier, mais elles bossent comme des dingues (ce que tu devrais être en train de faire toi aussi, mais impossible de te motiver ni de te concentrer), toi tu les trouves géniales et ça te gênerait pas de discuter/passer du temps avec elles tous les jours, parce que tu es comme ça, tu t'attaches à peu de gens mais quand tu t'attaches tu es entière dans tes relations, et tu crois pouvoir dire qu'elles t'apprécient aussi, probablement plus sérieusement que tous les autres, mais tu ne veux pas les envahir, pas les gêner. 

Tu n'arrives pas à être assez active dans le collectif militant où tu t'es plus ou moins engagée, parce que tu as l'impression que tu n'es pas douée là-dedans, tu n'oses pas te lancer, dans rien. Alors ça te renvoie l'image d'une fille nulle, incapable de faire, de prendre les choses en main, pas responsable, qui ne prend pas d'initiatives, qui ne contribue en rien au monde, qui n'est utile à personne, voire qui fait partie des boulets du collectif.

A chaque fois, dans les moments de séparation définitive avec quelqu'un qui as compté pour toi, tu te rends compte d'à quel point sans cette personne, tu es seule. Tu es ramenée à ta solitude d'avant l'amitié/l'amour que tu viens de quitter, la solitude de sans personne, la solitude où tout autour de toi semble vide, la solitude qui fait pleurer la nuit et avoir du gris partout dans la tête le jour.
Tu passes tes journées à n'avoir le courage ni l'envie de rien faire, pas d'idées, la flemme, à avoir mal à la tête à force de rester clouée devant ton écran, sans savoir écrire, sans envie de t'impliquer. Tu ne fais que rêver à tout ça, mais tu ne fais rien pour que ça arrive. Tu laisses le temps filer. Tu fais ton boulot à la vitesse d'un escargot, le strict minimum, un peu moins que ce qui serait nécessaire pour la préparation du bac, alors tu t'inquiètes mais t'arrives pas à sortir de cette léthargie. Même la musique, à part parfois quelques sursauts, tu joues un quart d'heure puis reposes ton instrument, incapable de te concentrer. Évidemment, ça n'arrange rien à l'image de fille inutile que tu as de toi-même. Tu te couches bien trop tard, attendant le moment où tu n'en peux vraiment plus, pour repousser le plus possible le moment de t'allonger et d'être de nouveau prise, plus encore que durant la journée, dans ce tourbillon de pensées et d'angoisses.

Même les gens sur Twitter, y'en a des super cools, de qui t'aimerais faire la connaissance, des féministes chouettes, mais pareil, encore un cercle, toi tu es un peu entre les anars antifa qui jouent les durs et les féministes qui fightent le patriarcat avec des chatons, des gifs de séries et des longs articles sur l'empowerment des minorités, et ces deux groupes sont super cools mais tu sais pas où te mettre, et puis ce sont des adultes, illes sont plus expérimenté-es, tu sais pas ce que tu pourrais leur dire, tu sais pas quoi ajouter, ce qu'elles disent est vachement bien, mais en même temps pour ce qui n'est pas militant t'as pas les mêmes références, t'es pas aussi gameuse qu'elles, t'es une fangirl de rien du tout et t'as pas envie de te mettre à Game of Thrones, tu piges pas assez bien les concepts, tu as 17 ans, elles en ont entre 20 et 30, elles ont des "conversations d'adultes", même si elles parlent de jeux et de trucs débiles, elles le font d'une manière qui est propre à leur génération, et toi tu as envie d'entrer là-dedans mais tu n'oses pas, tu n'arrives pas, parce que, qui es-tu après tout ? Tu as peur qu'elles te trouvent conne, qu'elles te voient à nouveau comme la fille sans amis qui vient squatter juste pour s'inventer une vie sociale.

Tu as une famille qui t'aime, des adultes qui t'apprécient et réciproquement, ils sont affectueux, mais ce sont des adultes. Tu voudrais être normale. Pas entre les deux catégories d'âge comme maintenant. Ou alors être sûre d'être acceptée aussi bien par un des groupes que par l'autre. 

Partout dans ce billet, la peur du regard des autres. Elle est là partout, tout le temps, tu as même peur de l'image que va garder de toi ton ancien ami, alors que tu ne le verras probablement plus jamais. Tu devrais tellement t'en foutre, Kim. Arrête avec ça. Sois toi et emmerde les gens qui te font chier, emmerde le qu'en-dira-t-on, si ça se trouve ça aiderait à ce que les gens aient envie d'aller vers toi, ça aiderait à ce qu'ils voient qui tu es, justement, et à ce qu'ils t'apprécient pour ça. Mais comme à chaque fois, la même question revient. "Je ne peux pas me permettre de me foutre du regard des autres parce que je n'ai pas d'amis", te dis-tu. D'abord t'entourer, ensuite ce sera plus facile, parce que tu sauras que de toute façon, des gens t'apprécient comme ça. Tu ne sais pas si c'est la bonne stratégie à adopter.

Tu as besoin des gens, des autres, tu as besoin de te sentir appréciée, tu as besoin de sentir que tu peux apporter aux gens, ne serait-ce que par des petites choses. Et puis tu n'as pas d'amoureux-se, qui pourrait être là et te rassurer à tout moment, avec qui tu te sentirais bien, et dont tu saurais qu'il/elle te trouve bien comme tu es. Tu te réveilles le matin avec l'envie d'un autre corps contre le tien, de câlins, de quelqu'un à qui dire bonjour mal réveillée et de qui caresser les cheveux et quelqu'un à embrasser, quelqu'un pour qui t'inquiéter et dont tu saches qu'il/elle se préoccupe de toi, et tu te sens ridicule et puérile à ne penser qu'à ça, rêves d'adolescente. Merde, en quoi c'est mal ? Tu sais que c'est commun et plutôt beau, de chercher l'amour, mais on ressort tellement ça comme un cliché, on vide ça de sa substance, et c'est très triste, mais tu ne peux pas t'empêcher de te conformer malgré toi à l'idée que c'est nul.

Tu ne penses qu'à te recroqueviller pour toujours sous un duvet, hiberner, et, soit oublier la solitude, vider ta tête complètement, oublier que ça fait mal, soit le faire avec quelqu'un de chouette.
Tu aimes être seule, mais pas solitaire. Savoir que c'est ta situation par défaut, savoir que ce n'est pas un choix, te sentir trop peureuse, trop peu confiante, pas attirante, c'est tout cela qui pèse et qui t'empêche d'avancer et de te sentir heureuse, ou au moins joyeuse, de te sentir bien. Tu veux te battre mais tu as l'impression de ne plus avoir la force.
Oh, certes, c'est une période qui va passer, et puis tu as des sursauts d'énergie, mais elle va aussi probablement revenir. A la prochaine décision relationnelle de ce genre, à la prochaine période creuse, des vacances sans rien faire, une opportunité pas saisie, du temps libre que tu aurais aimé passer avec quelqu'un et que tu vivras seule, et le sentiment reviendra. Tu ne penses pas que ce soit de la dépression, même si ce sentiment peut l'appeler. Tu ne te détestes pas fondamentalement, tu te sens nulle sur une chose mais tu sais que tu as une valeur humaine. Tu ne veux pas te faire du mal. Tu n'en n'es pas au stade où tu te dis que tu pourrais mourir, personne n'y ferait gaffe. Non. Juste la solitude, le sentiment de solitude et la peur du regard des autres, qui tord le ventre et la tête sur des périodes de quelques mois, pénibles.

Tu te dis que c'est bizarre d'écrire ça là sur ce blog plutôt politique sur lequel ça fait un an que t'as rien posté, pourquoi le publier, pourquoi dire au monde, c'est sans doute inutile, mais non, puisque ça te soulage. Tu sais qu'il y a des tas d'autres problèmes, tu te dis que c'est peut-être égoïste, superficiel, mais non, puisque c'est ce qui te ronge toi là maintenant très profond et qui t'empêche d'être. Tu te dis que ça fait peut-être complètement ado mal dans sa peau qui écrit des trucs dépressifs dont tout le monde se fout sur son blog. Que ça fait celle qui recherche l'attention, qui se complaît dans sa situation, alors qu'en fait, ce texte, tu l'écris surtout pour toi, pour mettre au clair tout ce que tu as dans la tête.
Tant pis. L'essentiel est que tu puisses aller dormir un peu plus tranquille pour le moment, demain, école.

3 novembre 2013

“Avec humanité”

Mercredi 17 octobre au soir, je reçois un texto qui a circulé dans la plupart des lycées parisiens, appelant à la mobilisation pour Leonarda et Khatchik. Il est autour de dix heures. Je soupire. Ça va pas marcher. Ça marche jamais. Surtout dans mon bahut, on est à peine 300, les trois quart restent chez eux. Les dernières fois, c'était pour des suppressions de postes de profs. Il y avait trois poubelles, la proviseure qui voulait laisser passer ceux qui veulent aller en cours. La blague. Et puis des profs, les gens ont du mal à se solidariser, m'voyez. Ici, la cause est parfaitement compréhensible, tout le monde peut se rendre compte que c'est injuste. Mais même. Cette fois encore, ça ressemble trop à du dernier moment. Ça va être l'impro totale, les slogans à deux balles, le manque de crédibilité.
Je pense à leur réalité, à eux, les expulsés. Ceux qu'on ne veut pas laisser vivre ici parce qu'ils n'ont pas le bon bout de papier, la bonne tête, la bonne histoire familiale, la bonne langue. Leur réalité c'est celle que je ne vivrai ni ne comprendrai jamais, parce que ma famille est de ce bout de terre depuis assez longtemps pour que Valls pense qu'elle est plus légitime à vivre ici que les autres, et que, par conséquent, mes parents n'ont pas de titre de séjour à renouveler, n'ont pas d'attentes angoissées de la réponse de la préfecture, n'ont pas peur de se retrouver à l'aéroport, un matin sans prévenir, menottés dans la zone d'attente. Ma famille ne fuit rien. Ni la guerre, ni la pauvreté, ni la dictature, ni la répression. On n'a pas besoin de rêver d'un avenir meilleur : les chances sont de notre côté, parce que nous sommes, disent-ils, "chez nous". Plus que d'autres qui pourtant vivent ici tout autant que nous. Et qu'on a les moyens, et qu'on est blancs. 
Je suis en colère. Big deal. Sous ma couette, chez moi, où j'ai certes froid, mais où je vais probablement parvenir à dormir sans penser à ces histoires toute la nuit. Je suis en colère et ça ne sert à rien. Je ferme les yeux. Demain, y'a cours.

Je me réveille un peu tard. Un nouveau texto d'un gars qui me demande si j'aurais pas en réserve des autocollants, slogans ou autres affiches, voire un drapeau noir, ce serait gentil. J'ai un petit rire. Déjà, non, j'ai pas ça chez moi, enfin, pas en piles de 100. Le drapeau, non merci, je suis allergique. S'ils en sont aux drapeaux anars, j'imagine que le coco du fond de la classe a déjà prévu d'arborer ses autocollants du PCF, pour faire peur aux maternelles à côté, et un étendard aux couleurs des Jeunesses Communistes (Oui, y'a des dingues, dans ma classe). Et puis faudrait que tout le monde arrive au moins une demi-heure plus tôt, pour installer le truc. Impossible. La blague, je répète. Et puis un autre texto d'une copine dans un lycée encore plus bourgeois que le mien. Elle demande s'il y a mobilisation, chez nous, parce que même chez elle, y'a l'air d'avoir du mouvement. Eh mais, wait. Tout n'est peut-être pas perdu.

J'arrive en courant à 7h40. Déjà du monde. Les gens qui vont en cours seront cinq en tout et pour tout (que voulez-vous espérer de terminales S, aussi). Oui, ma proviseure veut absolument qu'ils puisse entrer (sinon elle appelle les flics), elle a tout compris au principe du blocus. Nevermind.
Dehors, ils ont sorti les poubelles et sont allés piquer des trucs de chantier dans la rue d'à-côté. Tain mais c'est qu'il est efficace, le coco du fond de la classe. Bon, il se sent plus, évidemment, il est content de prendre les choses en main — tfaçon, l'autogestion ça marche pas, qu'il dit. Mais je dois admettre que j'aurais jamais pensé qu'ils le feraient vraiment. On finit d'installer les poubelles, il fait encore nuit.

L'effectif s'agrandit. Les gens arrivent, ceux qui habitent le plus près partent chercher marqueurs et cartons, et improvisent des pancartes avec des jolies fautes d'orthographe. Plus de place pour le s, à expulsions, mais au moins, les lettrages sont classe, y'a des graffeurs dans le lot.
Le jour se lève. C'est une rue coincée entre des barres d'immeubles, où circulent plus de voitures que de piétons, on nous verra pas beaucoup, mais tant pis. Au moins, les gens le font, on a l'impression de compter.
Les profs arrivent, eux aussi. Ils demandent à la CPE ce qui se passe, puis hochent la tête ; certains repartent se remettre au lit, les autres tiennent à faire leur devoir de fonctionnaires. Certains sympathisent avec la cause, mais n'iraient quand même pas jusqu'à tenir le blocus avec nous (ne pas prendre parti, toussa).

Coco grimpe sur une poubelle. Il s'apprête à lire le tract du FIDL, puis se ravise, ça ferait un peu con. Alors il explique que Khatchik et Leonarda se sont fait expulser parce qu'ils étaient sans-papiers, et qu'aujourd'hui y'a une journée de mobilisation à Paris, et que c'est important de le faire. Il a commencé par préciser que contrairement à ce que pourraient dire les mauvaises langues, on fait pas ça pour sécher les cours. Nécessaire à clarifier, vu la méfiance qu'on sentait chez les adultes (et même certains élèves un peu trop raisonnables). Ça manque juste un peu de remise en contexte : Leonarda et Khatchik ne sont ni les seuls, ni les premiers… Il ajoute : « Bientôt y'a les petits de la maternelle qui vont passer, faites-leur un couloir, s'il-vous-plaît. Et aussi, après va y avoir les éboueurs, faudra descendre, ils ont déjà un boulot pénible, leur rendez pas la tâche plus difficile. »

Les gens discutent, chantent, tapent sur les poubelles avec des baguettes de batterie. Pas de slogans très inventifs, mais ça peut jamais être pire que la CFDT. Y a des amoureux qui s'embrassent et d'autres qui s'appellent camarade, aussi, mais c'est pour le fun. Les automobilistes klaxonnent en levant le pouce quand ils nous voient. C'est la fête, ouais, aussi. Mais régulièrement, les slogans rappellent pourquoi on est là.
On part à 10h30 vers la manif à Nation. Les gens gueulent dans le métro, mais on récolte quand même des sourires sympathiques. Une dame rouspète qu'on dessert la cause, ben tiens.
Et on arrive, et le rassemblement est bien plus dense que ce que j'aurais imaginé. On doit bien être 2000, que des lycéens, et du soleil. Quels minables, là-haut. Vous voyez ? On est là. Votre politique inhumaine, on veut qu'elle s'arrête. La vôtre comme celle de tous les gouvernements à venir.
Je suis trop crevée et gelée pour aller à la manif, mais je reste une petite heure sur la place. En rentrant, j'ouvre Twitter. Y'en a des drôles qui pensent que ça y est, c'est la révolution. Je découvre les différentes déclarations des politiciens, à la fin de la semaine on aura Valls, Hollande, Le Pen, tous plus ignobles les uns que les autres.

Aspect pénible, qui concerne moins directement Leonarda mais sans lequel ne va aucune mobilisation lycéenne : le paternalisme des politiciens, des éditorialistes et d'autres messieurs-dames tout à fait lambda, confortablement installés dans leur certitude que l'ordre est le garant de la démocratie blablabla, et que la place des jeunes est en cours à écouter sagement le professeur. J'ai senti la lassitude me gagner en lisant les commentaires sous-entendant que de toute façon on comprend rien à la politique, qu'on fait ça pour être en vacances plus tôt, que les blocus c'est anti-démocratique, que si on défend l'éducation de ces jeunes sans-papiers on a qu'à retourner en cours.

Oui, on est contents de pas aller en cours, parce que non, on est pas spécialement réjouis, le matin à 6 h, par la perspective de se retrouver le cul vissé sur une chaise toute la journée à écouter un cours. Brand new information. Oui, beaucoup de gens viennent pour le côté festif. D'autres sont des bourges qui viennent pour s'offrir des sensations et de la rebel attitude. Oui, les gens fument, boivent, rigolent. Certains ont juste entendu parler de l'histoire. Ils savent que les expulsions c'est pas très gentil, mais ils ont jamais vraiment réfléchi à la question.
Comme dans n'importe quelle manif, quoi.

Mais il y a aussi des gens, et c'est pas forcément incompatible, ils sont même probablement une majorité, qui savent parfaitement pourquoi ils sont là, qui pensent aux expulsés, qui se demandent pourquoi on a pas fait ça plus tôt. Qui déplorent que soudain on se réveille alors qu'il aurait fallu le faire des années plus tôt. Qui sont prêts à retourner manifester. Qui ont le sentiment de faire enfin bouger les choses et qui attendaient ça depuis longtemps. On est là parce qu'on n'est pas d'accord et on sait pourquoi. Il y a aussi des gens qui ont commencé à s'intéresser au problème avec ces manifs. On est plus ou moins réformistes, on croit plus ou moins au bulletin de vote, mais on sait en tout cas qu'on refuse de cautionner un système raciste, classiste et répressif, que c'est pas ce monde-là dans lequel on veut vivre.
Et si vraiment la mobilisation lycéenne faiblit parce que les guignols trouvent que c'est plus aussi fun, de toute façon, les convaincus iront se faire entendre autrement. Il serait temps que les adultes pigent qu'on pense par nous-mêmes, qu'on est capables de s'interroger, beaucoup plus qu'ils ne le croient. On n'a pas besoin qu'ils soient là pour valider nos prises de positions, pour nous “guider dans nos choix” ou je sais pas quelle connerie. Leur avis en tant qu'adultes, on s'en fout, on est intéressés par leur avis en tant que personnes.

M'enfin revenons à l'affaire elle-même.
La très magnanime proposition de Hollande de faire revenir Leonarda sans sa famille. Genre “pour satisfaire la foule, on va leur donner ce qu'ils réclament. Ben quoi, c'est bien de Leonarda toute seule dont ils parlent, non ?” C'est ça, faites semblant de pas comprendre que les revendications sont bien plus larges. Faites semblant de pas savoir qu'un tel choix est juste horrible à faire pour n'importe qui. Faites semblant de ne pas savoir que c'est inhumain.
Les journalistes qui parlent pendant des jours du fait que le père a menti quant à l'origine de ses enfants alors qu'on en a rien à foutre. Un parent ment pour protéger ses enfants, et on fait en sorte de le présenter comme un méchant pas beau, regardez, on va quand même pas laisser un menteur (un menteur, mes aïeux) rester peinard sur notre territoire à nous bien cloisonné. Les médias comme des vautours autour de la famille de Leonarda, oubliant que ce sont des GENS.

Ah oui, et puis, on attendait le fameux rapport sur l'affaire. Rendu entièrement public — j'hésite entre saluer la transparence et l'impression détestable que Leonarda a été jetée en pâture à toute l'opinion, comme si chacun devait pouvoir y aller de son petit commentaire, décider ce que devrait être la vie de cette fille au regard de son histoire, tout savoir de sa situation familiale analysée hyper précisément, etc. Dans ce torchon (qui n'a rien à envier à la Une de Valeurs Actuelles sur le sujet), Le Point explique en long, en large et en travers, à grands renforts de tournures sensationnalistes, que selon le rapport, c'est rien qu'une famille de délinquants. Le père est une feignasse, puisqu'il refuse des offres d'emploi. ASSISTÉ. Sa fille sèche les cours, SO SHOCKING. C'est sûr que c'est grave et exceptionnel, aucun élève de nationalité française ne le fait, ici… Et de donner le détails de toutes ses absences depuis la 6ème. Voilà, ça sert à ça, aussi, les logiciels où les surveillants notent scrupuleusement l'heure, la durée et le motif de tes absences.

Les étrangers, les immigrés, les minorités, doivent être irréprochables en permanence, n'avoir jamais aucune faiblesse, alors que les bons Français, les blancs (et on peut évidemment étendre ça aux dominants en général ; les hommes, les hétéros, les riches…), pour eux, on ne se pose pas la question. On n'en fait pas un débat public. Quand ça devient du ressort de la loi, il y a un procès, mais pas un débat public. Entendre au journal de France Inter que le collégien Jean-Kevin Martin a été reconnu coupable d'avoir manqué 195 heures de cours depuis le début de l'année scolaire, que son droit de séjour sur le territoire est remis en cause et que les ministères de l’Éducation de l'Intérieur et de l'Éducation Nationale devraient s'exprimer dans les prochains jours… Nope. Ça n'existe pas. L'étranger est soupçonné par défaut d'être méchant, sale, de vivre sur les dos des autres, de rien faire comme nous et de battre sa femme. C'est tout le temps sur lui que vont se poser les soupçons, même quand c'est lui qui est victime de quelque chose. Il doit bien être responsable de sa situation, quelque part. Il doit tout le temps prouver, rendre des comptes, montrer qu'il peut prétendre à être reconnu comme légitime par le dominant. Faire des efforts en permanence, quand nous, blancs, légaux, approuvés, avons le droit d'être chez nous partout, sans demander de permission.
Et j'imagine que ce genre d'article contribue grandement à ce mode de fonctionnement.

Et donc, la conclusion de tout ça, c'est que l'expulsion était conforme à la loi. La belle affaire. Comme si c'était le problème. Le dernier paragraphe est à vomir. On sent la jubilation du journaliste : « HA, vous voyez, quand on vous dit que c'était légal, que c'était bien de les expulser, vous avez pu constater vous-même, dans mon article totalement objectif, que cette famille c'était rien que des sales pauvres qui volent pour vivre. » Et puis "avec humanité", hein, qu'il dit. Parce que c'est à lui, hyper privilégié par rapport à Leonarda,  de décider si c'est humain ou pas. C'est ce que le gouvernement a dit aussi. « On est bien gentils, quand même, regardez tout ce qu'ils ont fait de vilain, et nous on les expulse humainement, qu'est-ce qu'on est sympas. » Et eux sont les ingrats, bien sûr. TOUT VA BIEN, alors.
On se fout de savoir quel ont été les faits et gestes de la famille de Leonarda sur les 10 dernières années. On se fout de savoir si son expulsion était légale ou pas. On veut juste pas de ce système. Quand la loi permet des injustices pareilles, le mieux qu'on puisse faire (si tant est qu'on veuille garder un gouvernement), c'est de la changer.


Quelques liens.
EDIT : prochaines manifs en région parisienne :

5 novembre, 12 h place de la Bastille
9 novembre, 14h30 au 263 rue de Paris à Montreuil

9 juin 2013

Je n'en peux plus. 
Ne pas comprendre. Ne pas pouvoir.

Je n'en peux plus de lire, plus nombreux chaque semaine depuis les manifs homophobes, les récits de nouvelles agressions fascistes. (Celle de Clément Méric. Et puis celle-là. Et celle-ci.) 
De voir les raclures d'extrême-droite, du sang sur les mains et dans les yeux, puantes de haine, tenter de se faire plaindre, voire d'ériger les meurtriers en martyrs ; tenter de justifier leurs idées totalitaires, racistes, homophobes, morbides. 
De voir les récupérations des partis (ou même de n'importe quels groupes, par exemple le Nouvel Obs qui, tant qu'on y est, fait sa pub sur le dos de Clément) pour dire « regardez, moi je condamne hein, rejoignez-nous, nous aussi on est contre le fascisme ! »
D'entendre que ce sont les valeurs de la République qui ont été bafouées (depuis quand on a besoin de croire en la République pour lutter contre le fascisme ?) avec le meurtre de Clément.
D'entendre des crétins dire que le fascisme et l'antifascisme, c'est pareil, que c'était juste une baston  « entre extrémismes ».
De voir les médias tendre complaisamment leurs micros à ces abrutis en faisant semblant d'ignorer qui ils sont. Depuis les sombres années Sarkozy, et encore plus avec les présidentielles où un nombre incroyable d'heures de paroles a été accordé au FN, les médias permettent à ces connards de cracher leur haine aux heures de grande audience. Quand ce n'était pas Le Pen, c'était Hortefeux, Guéant, Estrosi, c'est encore Zemmour, Ayoub, Gabriac. Et Valls, aussi.

Derrière tous ces gens, des cadavres.

Ayrault a dit qu'il voulait dissoudre les JNR. Bravo, génial, on applaudit. On voit bien que le gouvernement a pris le temps de réfléchir au problème ("Oh, tiens, un mort, ça la fout mal, faudrait peut-être qu'on se préoccupe de la question"). Comme si ça allait changer quoi que ce soit. On ne détruit pas un long processus de diffusion d'idées nauséabondes comme un cachet d'aspirine.

Hier, alors que je prenais un verre avec des ami-e-s, on vient nous prévenir qu'une rafle de Rroms est en cours. Il y a aussi eu l'attaque d'un camp avec des cocktails Molotov. Jeudi dernier, au moment des rassemblements en hommage à Clément, 40 étrangers se font arrêter à Paris
Et toutes les expulsions, le squat incendié à Lyon (les familles, "relogées" dans un gymnase, en ont ensuite été expulsées), les discours anti-rroms, anti-musulmans, le mépris, le racisme d'Etat.

Alors, Jean-Marc, ne viens pas faire semblant de pleurer. C'est ton gouvernement. C'est ton putain de ministre de l'Intérieur qui expulse des familles avec 200 flics, qui envoie l'armée à Notre-Dame-des-Landes, c'est ta police qui empêche les contre-manifs face aux rassemblements des anti-IVG à Paris, qui brutalise, qui insulte, qui réprime, qui surveille.
C'est vous tous, gouvernants, qui constituez une grande partie du problème, en faisant en sorte que la haine devienne la norme.

Je ne veux plus les voir. Je ne veux plus les entendre. Je n'en peux plus. J'ai peur de la suite. Que faire quand écrire ne permet plus de traduire les larmes, la rage et la colère ?

26 mai 2013

« Sûreté ne rime pas toujours avec répression » — Faire avaler la pilule.

Éloigner les jeunes.
Les jeunes c'est sale, ça crache par terre, ça respecte rien (ma bonne dame).
Les jeunes il faut les faire fuir des endroits propres, comme les halls de gare. (Où y'a des adultes qui vont travailler, eux).

Les jeunes n'écoutent pas de musique classique. Tout le monde le sait. Haydn, c'est pour les grands.
Parce que la musique classique, c'est raffiné, m'voyez. C'est de la musique noble, élégante, savante, harmonieuse. Supérieure, dirais-je même. Pas comme le rock, la variété, le Rn'B, le rap, le metal, la pop. Les jeunes étant des sauvages, assurément, ce trésor sacré ne leur est pas accessible.

Bon.
Ces deux présupposés débiles servent de prétexte à une initiative de la SNCF (lisez l'article sus-linké, c'est instructif). Balancer du Vivaldi dans les haut-parleurs des gares RER pour, 1, faire déguerpir les délinquants, 2, assurer sérénité, bonne humeur et aliénation tout en douceur aux français méritants, travailleurs et civilisés.

Toujours la même histoire. Aseptiser, faire briller. Et dissimuler ainsi la misère, la laideur, en la repoussant toujours un peu plus loin, comme ils ont fait avec les immigrés, les SDF, les prisonniers, les vieux. Souvent, c'est tout simplement, interdire aux gens de vivre leur vie en dehors de ce qui est admis comme respectable. En l'occurrence, interdire (à des jeunes, qui plus est, ce qui constitue en soi un délit) d'utiliser les halls de gares pour faire autre chose que se rendre quelque part. Les lieux ne doivent pas sortir de l'usage pour lequel ils ont été conçus. 

« Sûreté ne rime pas toujours avec répression ».
C'est ça. Faire passer la pilule. Faire croire que tout va bien, que ta vie t'appartient, te persuader que tu es heureux. "Regardez, c'est fun, c'est un concours participatif ! C'est transparent ! Regardez comme on se marre à conditionner les vies d'autres gens !"

Ça me rappelle la nouvelle prison construite à Condé-sur-Sarthe, près d'Alençon [doc PDF]. La forme des couloirs, les couleurs acidulées, les meubles, les chambres, jusqu'aux barreaux des fenêtres, tout est design. Il y a même une aire de jeux pour les gosses qui viennent au parloir. Dans la plaquette, pas une fois le mot prison. "Hébergement" passe mieux.
L'existence en milieu carcéral est certes bien plus insoutenable que la vie au-dehors. Mais c'est le même principe. Rendre l'environnement agréable. Faire oublier aux travailleur/euses qu'ils et elles vont trimer pour leur patron, qu'ils et elles se sont levé-e-s trop tôt, qu'ils et elles prennent des antidépresseurs pour tenir ; faire oublier les galères quotidiennes en rendant les lieux de notre routine plus « accueillants », plus soft, plus beaux, plus joyeux.

Et mettre de la musique vivante, belle, aimante, utiliser Liszt, Bach, Mendelssohn ou Ravel pour les besoins d'une politique morbide de contrôle social.

19 mai 2013

du temps à vivre

Le deal c'est ça : tu joues le jeu et l'Etat ne te laisse pas crever. Mais il ne faut surtout pas remettre en cause quoique ce soit. On ferme sa gueule et on "fonctionne". 
Que dire, qu'écrire ? sur Le Salaire de la peur




dans les yeux des millions d'engrenages
se lever
(seulement ton fantôme peut-être,
seulement ton ombre)
se lever et se dire
encore une à tirer
se lever et tenter de ne pas penser
rêver est devenu trop rare
boire ton café et te demander
si tu tiendras encore
et combien
de temps

(il est six heures il fait
nuit)

le temps
ton temps qui est à vendre ton temps à oublier
ton temps à consacrer
ton temps à sacrifier
ton temps à jeter à ignorer ton temps à abandonner
ton temps qui n'est pas le tien
les horloges indiquent éternellement des heures
trop matinales
trop tardives
ce sont pourtant les heures qui
conviennent pour-plus-d'efficacité

le temps à vivre c'est dépassé

et le temps que tu passes à te dire que c'est pour la bonne cause
ton temps que tu passes à mourir doucement
lentement discrètement sans rien dire peut-être même sans savoir
pour ton patron
ton chef
ton maître
• • • • ton oppresseur
— bonjour monsieur

ce matin comme tous les matins le ciel est gris
et pas le choix
le choix c'est pour les riches
toi tu penses d'abord
à survivre
et quand survivre sera devenu trop lourd…
— oui — la question — et quand survivre sera devenu trop lourd ?

puisqu'il faut
travailler
puisque la société
le dit
puisqu'ils ont érigé la mort en idéal
que faire quand on te foutra dehors
que faire quand tu ne seras plus
Utile
voilà ta peur
la peur qui t'empêche de hurler
la peur pour diviser
la peur de ne plus travailler
parce que ne plus travailler
la société a dit que c'était honteux
et parce que la réalité
de ne plus travailler
c'est de crever pareil
et toujours pour les mêmes
 — et c'est cela qui te fait croire
que tu as besoin du maître —
te faire croire à toi-même que tu ne vaux plus rien
puisque tu n'es plus
rentable
sans travail tu n'es plus personne aux yeux des autres
travailleurs
aux yeux des autres
exploiteurs
ne plus travailler, la même misère les mêmes humiliations
alors que tu devrais pouvoir vivre enfin
• • • • • • • • • • • • • •  • •tout est clos

la liberté se paye elle aussi
la liberté si tu es sage
la liberté peut-être à la fin de la journée
la liberté qu'on t'accorde alors même que tu n'as plus le courage d'être libre et de vivre
la liberté donnée aux êtres broyés comme du lard aux chiens

et puis la résignation
l'acceptation parce que
c'est comme ça
on ne peut rien changer
tu l'as appris à l'école il ne faut pas
se révolter
il faut subir et dire merci
courber l'échine et obéir
sinon pas de récompense
sinon la fin du mois
sera dure
est-ce cela vivre
être heureux avec ce qu'on a
se contenter des miettes
de la mansuétude des maîtres
il faut être content de ton salaire
il y a pire ailleurs
et le mériter
être un
bon travailleur
assidu efficace ponctuel docile
infatigable
pour bouffer

car il faut bien vivre disent-ils tes compagnons ridés
tannés usés
il faut bien vivre la vie
qu'on nous donne
mais au fond
tu en viens à désirer crever
pour ne plus avoir la misère le matin dans les yeux
pour ne plus penser

tu connais l'histoire 
ils vont dire un nouvel immolé
et faire semblant de se demander pourquoi et écarter les raisons noires
et dire que tu étais
un cas isolé
il avait des problèmes personnels vous savez
pour ne pas voir ne pas entendre ne pas admettre
qu'ils t'ont tué 
que tu es loin d'être le premier
pour ne pas admettre que c'est eux
qui t'ont déchiré mutilé brisé oublié écrasé
et ils iront expliquer
ce que tu aurais dû faire
comment tu aurais dû réagir
comment tu aurais dû dialoguer sereinement 
comment tu aurais dû ne pas trop montrer aux autres 
la violence les raisons de l'impuissance
ils iront expliquer de rester dociles
sans avoir jamais eu les mains sales
sans avoir jamais eu 
à rendre des comptes
eux

désirer crever
quand les prochaines minutes sont impossibles
pour ne plus exister ici selon leurs règles
pour effacer le corps
ton corps qui est à vendre ton corps à oublier ton corps à consacrer
ton corps à sacrifier
ton corps à jeter à ignorer
ton corps à abandonner
ton corps qui n'est pas le tien
tu es les mains
de ton patron

tu dors pour ton patron
tu aimes pour ton patron
tu te maintiens en vie pour ton patron
tu respectes ton patron — et les horaires
ton temps qui est leur temps c'est l'usine le trajet les nuits sans sommeil
les pauses café le déjeuner au travail le dimanche où tu penses au lundi
leur temps c'est l'arrêt de travail à cause d'un accident de travail
c'est quand tu oublies ceux que tu aimes pour obéir à celui que tu hais
ta vie devient l'usine et l'usine
ronge inlassable
tu es à sa disposition à sa merci

lui ton patron ne sait pas que tu fais semblant ;
dans l'être qui vit encore
tu te dis renverser
vaincre, abolir
mais tu te tais
parce qu'il y a
pire ailleurs
parce que si tu en es là
c'est que tu l'as bien un peu cherché
puisque tu avais pour toi l'égalité des chances
quand tu veux tu peux
parce qu'il fallait réussir
parce qu'il faut bien s'occuper bien que tout le monde s'accorde à dire que
ce n'est pas l'idéal
parce que le rire et l'amour et la colère ne peuvent pas être gratuits
ça c'est encore une utopie un coup de tête une fumée
au lieu de rêver il faut faire croire qu'on aime se vendre
il faut contribuer participer à ce qui te détruit
se rendre utile
il faut Faire il faut être
actif
travailleur ou bon à rien il faut choisir
tu vas quand même pas vivre
sur le dos des autres
hein ?
tu vas quand même pas
vivre ?


Des liens de textes sur le sujet.
La boule au ventre (Cœur Noir Tête Rouge)
Réponse à Marcela Iacub (Cœur Noir Tête Rouge)
Que dire, qu'écrire ? (Le Salaire de la Peur)
Dommage (Le Salaire de la Peur)